Ken Gold & Lynton Naiff (
« Gold et Naiff incarnait le syncrétisme parfait entre la plume de l’Âme du premier et l'architecture au Corps savant du second. Quand Gold composait, sa ligne est d'une pureté presque ésotérique : un langage d'une simplicité apparente, mais dont la géométrie cachée ne révèle sa pleine lumière qu'à travers la subtilité des arrangements vocaux et une mise en musique qui dépasse le simple cadre esthétique pour bâtir un sanctuaire sonore où chacun, quel que soit son univers culturel ou mystique, vient projeter sa propre quête. »
Bios croisées
Lynton Naiff, dont la formation musicale ne s’est pas construite par un parcours académique classique a commencé sa carrière par une immersion précoce dans le jazz, le blues et la fusion des genres. Jeune étudiant originaire de Brighton, il fonde AFFINITY en 1968 avec le batteur Grant Serpell, Mo Foster à la basse, Mike Jopp à la guitare et la chanteuse Linda Hoyle, il apprend la maitrise des claviers et les arrangements de cordes au même moment qu’ils jouent un jazz rock progressif et psychédélique. Le rôle de Naiff est central dans le groupe comme claviériste (pianos, orgue, vibraphone) et aux arrangements. Le groupe travaille dur pour gagner en notoriété. Leur musique audacieuse leur a permis des diffusions à la BBC, de jouer sur scène au Ronnie Scott's Club de Londres et des tournées en Europe. De cette époque, il reste un unique album studio éponyme enregistré entre 1969 et 1970, devenu culte pour beaucoup. Suite au départ de Linda Hoyle, le groupe se sépare, mais Naiff et Foster reste en contact pour la suite... Pendant ce temps là, Ken Gold chantait au sein d’une formation The Playground où il a fait ses armes sur scène et au micro avec des enregistrements pour la BBC. Il y apprend le phrasé vocal et l’accroche mélodique. A la sortie de The Playground, Ken Gold s’associe avec Micky Denne pour composer et écrire pour des artistes issus de la soul.
Il rentre en 1973 chez le label Contempo de John Abbey comme compositeur et ponctuellement comme arrangeur de l’ombre sur certains titres d’artistes soul américains en exil à Londres en panne de succès dans leur pays. C’est dans ce chaudron bouillant, que Gold s’aguerrit à la production artistique, aux arrangements et à diriger les sections rythmiques sans être forcement cité dans les crédits autrement que par le dépôt légal de ses propres compositions chez SCREEN GEMS ou Colgems. Ken Gold était passé maître dans l'art de faire sonner des artistes britanniques comme s'ils sortaient tout droit des studios de Philadelphie ou de Detroit. C'est cette capacité à polir le son pour le rendre international qui a permis à la Soul anglaise de s'exporter pour la première fois avec autant de succès.
Lynton Naiff apportait cette complexité harmonique et ces partitions de cordes "classiques" qui élevaient les chansons pop de Gold au rang de chefs-d'œuvre de modern Soul. Discrets, ils préféraient que le son parle à leur place plutôt que de leurs propres noms.
Ken Gold privilégiait une approche sophistiquée et polyphonique avec une transparence cristalline. Il utilisait des sections de cordes et de cuivres très aériennes qui enveloppaient la mélodie sans l'écraser. C’est ce qui donne ce côté "velouté" à ses productions. Gold avait un don pour composer (aidé Micky Denne) pour écrire et composer des refrains imparables qui restent en tête des la première écoute.
Le texte n’est pas sophistiqué mais prend une dimension plus profonde presque cabalistique avec la force de ses interprètes, ses modulations dans les couplets, les partitions luxueuses de cordes et des arrangements très aérés se chargent de les élever vers la lumière. Les titres ont une structure pop classique, mais avec une sensibilité soul chaleureuse dans l’interprétation qui n’est jamais noyé par les instruments.
Le tempo chez Ken Gold est rarement frénétique. C'est un groove élégant de "mid-tempo" ou de "stepper" parfait pour danser sans s'essouffler. La basse est souvent ronde, voire bondissante rappelant le travail de James Jamerson pour le label Motown. Les cordes de Lynton Naiff ne sont pas de simples nappes de remplissage ; ce sont des arrangements d'orchestre vivants, dramatiques, soyeux, qui enveloppent l'interprète en ligne directe entre le son de Philadelphie (MFSB) mais avec l'élégance du son UK.
Les débuts de Ken Gold
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Sessions Contempo
Oscar Toney, jr –"everything I own" – 1973
C’est l'un des tout premiers faits d'armes de Ken Gold pour Contempo. Oscar Toney Jr., immense voix Soul du Sud des États-Unis (connu pour For Your Precious Love), tente un retour via l'Angleterre.
Le rôle de Gold est de reprendre ce tube Pop/Folk du groupe Bread pour le transformer en ballade Soul orchestrale. Il y pose les jalons de sa vision : prendre une mélodie Pop universelle et l'habiller d'une sensibilité soul feutrée, avec un sens de la retenue pour éviter la sur-interprétation.
Major Lance – "Gimme Little Sign" – 1974
Major Lance, légende absolue du son Chicago (découvert par Curtis Mayfield), s'installe au Royaume-Uni au milieu des années 70, poussé par l'engouement du mouvement Northern Soul.
John Abbey confie à Gold la charge de moderniser le son de cette icône sans lui faire perdre son authenticité. Gold orchestre et produit ces sessions londoniennes (notamment sur l'album Now Arriving / sessions Contempo), en redonnant une dynamique rythmique européenne extrêmement efficace pour les pistes de danse britanniques.
Sur le titre “Gimme little sign”, on reconnait la matrice rythmique encore un peu grossière et des arrangements vocaux qui seront repris par DELEGATION sur le titre “gonna keep my eyes on you” de DELEGATION II
Doris Duke –"Pick up the pieces" / "Love Is Here and Now You're Gone" -1975
Doris Duke est une figure de la Deep Soul américaine. Lorsqu'elle enregistre pour Contempo à Londres, la rencontre avec l'écriture britannique crée cet album qui est aussi le moment de rencontre entre Ken Gold et Lynton Naiff. Sur ce titre, Gold prouve sa capacité à arranger spécifiquement pour une voix féminine chargée d'histoire et de fêlures. Il ne lui impose pas un son pop artificiel : il lui façonne une structure mélodique poignante où la noblesse de la ligne de chant prime sur tout le reste. Par ailleurs, si l'on écoute attentivement les arrangements de cordes et les textures de claviers sur l'album de Doris Duke, on sort complètement du cadre de la simple soul américaine traditionnelle. On y entend cette science des renversements, ces nappes de claviers sophistiquées et cette écriture de cordes élégante qui ne peuvent pas venir d'un simple faiseur de studio. On n'est absolument pas face à un arrangement de cordes linéaire ou à des nappes de remplissage de studio bon marché. Ce sont des lignes de violons et d'altos qui dialoguent avec la voix de Doris Duke, avec cette écriture contrapuntique, symphonique et cinématographique que seul un musicien doté de la culture de Naiff pouvait poser sur une grille Soul pour laisser respirer la voix de la diva. S'il n'est pas crédité officiellement sur la pochette (ce qui était fréquent pour les arrangeurs freelances payés en cachet ou cachés derrière des pseudonymes de production à l'époque), sa signature auditive, elle, est indélébile.
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Les compositions de Ken Gold
Jackie Wilson – “you’re the song (that I can’t stop singin’)” / “you’d be good for me” / “It only happens when I look at you” - Brunswick 1976
Sur l'album « Nobody But You » de Jackie Wilson (paru en 1976 sur Brunswick Records), mais enregistré en 1975 à New York, l'empreinte de Ken Gold (associé selon les morceaux à Tony Rivers ou à son complice habituel Micky Denne) dépasse le simple statut de compositions isolées. L’apport mélodique de ses maquettes démo sur ses titres a été redoutable en y injectant un dynamisme et un peps insolent au milieu de l'album. Si la patte de Gold transparaît si fort sur “You’re the Song (That I Can’t Stop Singin’)” et ”It Only Happens When I Look at You”, c’est parce que ses structures mélodiques et ses grilles d’accords étaient déjà très fortes. Réussir à placer à distance ses compositions sur un album de Jackie Wilson, au cœur de la grande tradition de la soul et du Rythme & blues américain, prouve que la rigueur d'écriture de Gold avait franchi un cap décisif. Ses mélodies ont épousé à la perfection l'énergie incandescente et le vibrato unique de Mr. « Excitement » Wilson. D’autant plus que ce projet s'est inscrit dans la toute fin de carrière de Jackie Wilson, frappé par un malaise cardiaque sur scène en septembre 1975 juste avant la parution de ces sessions finales. Savoir que le catalogue de Ken Gold a contribué à alimenter l'ultime flamme discographique d'un monstre sacré de la Motown/Brunswick montre à quel point l'artisan londonien jouait déjà dans la cour des grands.
Jacky Moore / The Realistics -“Puttin It Down To The Way I Feel” - 1975
Sur ce titre écrit et composé par le duo Gold & Denne pour Jackie Moore et THE REALISCTICS en 1975, on entend très distinctement que l'artisanat tâtonnant des débuts s'efface pour laisser place à la signature définitive. Le sens de la rupture et de la respiration. Cette façon d'amener la voix, ce mariage entre l'urgence de l'émotion soul et la retenue d'un écrin harmonique millimétré déjà présent dans la structure de la démo, c’est déjà un peu le patron de ce que sera le son DELEGATION deux ans plus tard. On entend que Ken Gold à trouvé la maturité de la griffe ou la formule magique. Ce n’est plus de la simple adaptation ou de la direction de commande pour un label : c'est l'affirmation d'un style personnel, d'une écriture sophistiquée où la mélodie glisse sur des coussins d'accords absolument imparables.
Le « son Gold » ne s'est pas inventé en un jour, mais qu'il s'est forgé dans les studios londoniens au milieu des années 70, titre après titre, jusqu'à celui-ci qui est pour moi un point de bascule.
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Les productions officielles de Ken Gold
DELEGATION -“It only happens when I look at you” - State 1976
Initialement chanté par Aretha Franklin mais produit par le propre staff de la reine de la soul pour son album « you » en 1975, cette chanson écrite par le duo Gold/Denne, est une carte de visite pour les majors et fut un argument commercial de poids pour que Ken Gold puisse démarcher les maisons de disques (notamment State Records puis Shadybrook aux États-Unis) et faire signer DELEGATION. Ce titre est présent en face B sur le premier 45 tours de Delegation en 1976 en Angleterre, “The Promise Of Love” occupait la face A. Il peut être considéré comme le premier single de DELEGATION
The Real thing - “you to me are everything” et “Can’t get buy without you” - PYE records 1976
“you to me are everything” et “Can’t get buy without you” sont les titres produits par Ken Gold sur le premier album éponyme de cette formation de Liverpool. Les claviers sont joués et les cordes sont arrangées par Lynton Naiff.
Gold et Naiff imposent leurs titres comme les hits de l’album par la science d’une mélodie lumineuse qui parle à chacun, d’une rythmique posée presque en apesanteur et la respiration des cordes qui ne viennent pas juste décorer ou remplir le spectre sonore mais soutiennent la voix, montent avec elle, s'enroulent autour du refrain pour créer cette vague dramatique et chaleureuse. Ces titres ont conquit les charts UK et ont fait connaitre RealThing dans le monde entier. C’est un moment béni pour Gold et Naiff de faire reconnaitre leur son Philly made in UK à l’international.
Delegation - « the promise of love » - State/Shadybrook Records 1976-1977
En 1977, la technique est au point et le duo d’arrangeur producteur est au point pour mettre en chantier le premier album du groupe de Birmingham. Sur la pochette originale, les crédits de la section instrumentale mentionnent des noms comme Jez Woodruff (claviers), Irwin Sylvester (batterie), Gibson John (basse) ou John Januszewski (guitare). Or ces musiciens n'ont quasiment aucune autre ligne sur Discogs et pour cause ils n’existent pas. Ces pseudo sont mentionnés pour faire « BAND », au coté de DELEGATION. C’est un coup marketing mais aussi une astuce pour dissimuler les véritables musiciens en contrat exclusif chez PYE Records. Le comble Lynton Naiff n’est pas mentionnée !
Ecouter “Oh Honey” est la preuve par la touche. Les accords magiques de Lynton Naiff : Les nappes de Fender Rhodes et le minimalisme harmonique sont sa signature exacte. Le battement de Nigel Martinez : Cette caisse claire feutrée, ce placement de hi-hat, le sens du drop sont sa marque de fabrique absolue. Pour connaitre les véritables musiciens derrière ce chef d’œuvre de modern soul , il faut regarder la section rythmique qui figure derrière l’album de Real Thing « Won’t you step into our world » de l’année suivante.
Pour adapter l'album aux attentes des radios R&B et des pistes de danse américaines, le label Statea restructuré le Lp : “we can’t make it”, “heaven is by your side”, “you and your love” et “steppin’ out of line” ont été remplacés par “Mr. Heartbreak”, “Let Me Take You To The Sun” , “Love Is Like A Fire” et le hit “Oh Honey“ compte tenu de ce succès dans les charts US (Top 5 R&B Billboard en 1978) avec une visée revendiquée vers le son Philadelphia International Records (PIR). The Promise of Love est le résultat d'un compromis parfait : Shadybrook a nettoyé son tracklist pour en faire un album de pure Soul/R&B calibré pour les radios américaines black, tandis que Ken Gold et Lynton Naiff ont prouvé qu'un tandem britannique pouvait s'approprier les codes du Philly Sound avec une élégance et une maturité bluffante et l’adapter au goût pop-soul plus feutré et moins racisé des britanniques. Deux visions d'un même chef-d'œuvre.
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